La guerre de l’eau aura-t-elle lieu ?

Peut-être pas si l’on invente, comme dans Dune, le roman de science-fiction de Frank Herbert, des combinaisons qui recyclent notre urine ou si l’on déplace des icebergs depuis les pôles vers les côtes méditerranéennes. Face à la raréfaction et à la dégradation de la ressource, des solutions technologiques, économiques et géopolitiques sont alignées, mais la gouvernance de l’eau est encore balbutiante. Va-t-elle devenir un bien précieux pour lequel on devra sortir son portefeuille, voire ses armes ?
Les combinaisons portées par les habitants de la planète aride Arrakis dans Dune ne sont plus de la science-fiction puisque la NASA expérimente un procédé de recyclage des eaux usées, de la sueur et de l’urine par osmose qui, s’il s’avère performant, pourra être intégré aux combinaisons des astronautes. Idem pour les icebergs, puisque l’expérience d’en tracter un par cargo depuis le Groenland jusqu’aux Canaries pourrait être tentée en 2012. Si ces solutions hi-tech séduisent certains, on les voit mal devenir des standards de gestion de l’eau. Il n’existe pas, aujourd’hui, de gouvernance mondiale, à part une Convention internationale sur l’usage des cours d’eau transfrontaliers, signée en 1997 mais encore en cours de ratification. Selon l’ONU, 263 « bassins internationaux », fleuves, lacs ou nappes souterraines sont partagés par deux pays ou plus. Ils représentent 60% des réserves en eau et 40% de la population mondiale en dépend. Sans un système global de régulation des usages, des conflits autour de l’eau seront-ils inévitables ?
« Il est clair qu’il y a des tensions très fortes dans certaines régions du monde, autour du Nil, entre la Turquie, l’Irak et la Syrie, entre l’Egypte et l’Ethiopie, et surtout entre Israël et ses voisins, Syrie, Jordanie et territoire palestinien », souligne Sébastien Treyer, directeur des programmes à l’Institut du développement durable et des relations internationales. « Mais, dans l’histoire, l’eau est plutôt facteur aggravant que le cœur du conflit, à part, peut-être sur le plateau du Golan ». Crie-t-on trop vite au loup en anticipant des guerres de l’eau partout sur la planète ? Pour Aaron Wolf, professeur de géographie à l’université d’état de l’Oregon, spécialiste des conflits transfrontaliers autour de l’eau, il s’agit plutôt d’un facteur sur lequel on sera obligé de s’entendre. « Sur le plan stratégique, se battre pour de l’eau est absurde: on n’accroît pas ses réserves en faisant la guerre au voisin, à moins de s’emparer de tout son bassin hydrographique et de le vider de ses habitants, et ce, au risque de terribles représailles », déclare-t-il dans une interview intitulée La guerre de l’eau n’aura pas lieu. Néanmoins, un tiers de l’humanité vit déjà sur un territoire frappé par le stress hydrique (une ressource en eau mobilisable inférieure à 1 700 m3/an) et le réchauffement climatique aura des effets difficiles à anticiper sur l’approvisionnement en eau.
La bourse ou la vie
À côté des accords politiques entre les Etats, des solutions économiques sont envisagées, comme la création d’un marché de l’eau, qui fait frémir les associations de défense d’un droit à l’eau. Est-ce qu’on verra émerger une bourse d’échange de stocks d’eau, comme il en existe pour les céréales, approvisionné par des grands travaux d’infrastructures hydrauliques entre les régions pourvues et dépourvues ? « C’est une idée, en théorie séduisante pour les économistes adeptes de la résolution des problèmes par le marché et pour les fanas de grands travaux hydrauliques, mais elle ne me semble pas réalisable », souligne Sébastien Treyer. « L’eau est par définition un bien local et intransportable, où alors sur de très courtes distances. Le coût d’infrastructures de transport de l’eau remet sérieusement en cause la pertinence d’un marché de l’eau mondialisé qui permettrait, en augmentant le prix de l’eau, d’en réguler l’usage. »
Si le mirage du marché mondialisé de l’eau s’éloigne, la compétition grandissante pour les usages de l’eau sur un territoire et la prévention des pollutions appelle des mécanismes d’apaisement. Car si guerre de l’eau il y a, elle pourrait venir d’une lutte entre les usages, agricoles, domestiques, industriels, ruraux, urbains sur un même territoire. À moins que l’on ne parvienne à redistribuer les cartes. Le droit à l’eau ne fait pas encore partie des droits fondamentaux de la personne humaine à l’échelle internationale. Comment le garantir, tout en finançant les réseaux de distribution et d’assainissement ? Les ONG plaident pour l’affirmation d’un accès universel, gratuit ou à très bas coût, pour les premiers besoins, dont le défaut pourrait être sanctionné, rêvons un peu, dans le cadre d’une future cour pénale internationale de l’environnement. Quant aux usages non vitaux, comme l’arrosage, les piscines privées…, ils seraient taxés graduellement, en fonction de la nature et du volume de la consommation.
Suivre l’empreinte eau à la trace
Mais notre consommation d’eau pour la boisson et l’hygiène ne totalise qu’une part infime des prélèvements. L’humanité utilise aujourd’hui 40% des ressources en eau douce exploitables de la planète. Vorace, l’agriculture en consomme 70% à l’échelle mondiale à travers l’irrigation (en France, le ratio est 20% pour l’agriculture et 60% pour l’industrie, essentiellement pour produire de l’électricité). « La monoculture irriguée pratiquée sur de grandes surfaces a un triple effet négatif. Elle privilégie des plantes très consommatrices en eau et engrais, pollue, lessive les sols et empêche la pénétration des eaux dans les nappes phréatiques à cause du ruissellement. Mais le retour à une agriculture de proximité pourrait changer le modèle et faire des agriculteurs des gestionnaires des sources d’eau », souligne Nicolas Imbert, directeur de Green Cross France. Pour le secteur agricole et industriel, l’un des leviers serait, selon lui, l’affichage de l’empreinte eau, c’est à dire la consommation d’eau nécessaire à la fabrication du produit, puis la mise en œuvre d’un système de taxe liée. « À terme, ces mesures feront grimper de manière substantielle le coût de l’agriculture industrielle versus l’agriculture écologique, le coût de l’extraction de matières fossiles et des énergies fossiles versus les renouvelables. Elle permettra de réintégrer les externalités tout en redonnant progressivement leur sens et leur biodiversité aux rivières et en développant la créativité agricole et architecturale… », pronostique Nicolas Imbert. Cette approche systémique est au moins aussi révolutionnaire que de balader un iceberg dans les océans.
5 months ago

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